Aller au contenu

Bible Historiale

Cueillir au Paradis

Vue générale du Jugement dernier de Santa Maria in Piano à Loreto Aprutino
01. Vue générale : le pont et la psychostasie occupent le parcours inférieur ; le jardin, les arbres, la tour et les registres célestes organisent la progression. Photographie fournie pour cette publication.

La grande fresque du Jugement dernier de Santa Maria in Piano, à Loreto Aprutino, est surtout connue pour son étonnant pont des âmes. Les nouvelles conditions d’observation offertes par la restauration du monument invitent pourtant à regarder quelques mètres plus loin. Une fois le pont franchi et la pesée accomplie, les âmes entrent dans un paysage fleuri. Elles y cueillent des fleurs, gravissent des arbres, récoltent des rameaux qu’elles transmettent vers une tour. Dans cette tour, elles sont vêtues. Plus haut, les fleurs se multiplient, deviennent couronnes et accompagnent la musique des anges.

Nous avions proposé, dans Le Pont des âmes, de lire cette partie du décor comme une progression : pont, pesée, jardin, tour et contemplation. Les photographies aujourd’hui disponibles permettent de reprendre cette hypothèse. Elles rendent surtout visible un détail insuffisamment interrogé : le végétal n’est pas seulement le décor de cette progression. Il semble en accompagner les étapes.

1. Une image faite pour être parcourue

Le décor de Loreto ne se livre pas comme une scène unique. Dans sa partie inférieure, des groupes d’hommes nus se déplacent dans un paysage compartimenté. Certains sont entraînés vers l’espace infernal. D’autres échappent à cette première destination et se dirigent vers un pont. Ceux qui le franchissent rencontrent ensuite une balance. Plus loin commence un jardin. Enfin, une tour conduit vers les registres supérieurs.

Les lacunes sont nombreuses. Nous suivrons donc ce qui demeure : gestes, déplacements, couleurs et objets dont la répétition paraît organiser le parcours.

2. Le pont : une première épreuve

Le pont appartient à une famille d’images médiévales documentée. Dans les Dialogues de Grégoire le Grand, les injustes tombent du pont tandis que les justes passent. La Légende dorée reprend ce récit. Les traditions du Purgatoire de saint Patrick et Marie de France développent à leur tour l’image d’une passerelle dangereuse suspendue au-dessus du fleuve infernal.

À Loreto, des âmes chutent du pont. Une figure démoniaque aujourd’hui très effacée intervenait auprès du traversant ; des vestiges corporels subsistent, notamment un pied crochu. Le pont ne relie pas simplement deux points : il discrimine.

Âmes traversant le pont et chutant vers la zone inférieure
03. Pont ascendant, traversants et chutes vers la zone inférieure. Détail visible.
Vestiges de la figure démoniaque effacée près du pont
04. Masse résiduelle et vestiges visibles de la figure démoniaque, dont le pied crochu ; l’effacement est tardif. Aucune restitution.

3. La balance : être jugé une seconde fois

Après le pont vient la psychostasie. Michel préside à la pesée. La fresque représente donc au moins deux opérations successives : l’épreuve du pont puis celle de la balance.

Michel constitue aussi notre premier repère chromatique. Son grand vêtement rouge domine la scène.

L’archange Michel, la balance et les âmes nues
05. Michel préside à la pesée ; son vêtement rouge forme le premier repère chromatique du parcours.

4. Cueillir

Après la pesée, le paysage change. Les fleurs sont différenciées. On distingue des ensembles clairs, rouge-rose et violet sombre ou pourpre. Une couleur conservée ne suffit pas à identifier une espèce botanique ; il reste que le peintre a différencié ses fleurs.

Surtout, les personnages agissent sur elles. L’un tend le bras vers une fleur sombre située au-dessus de lui et semble l’arracher. Un autre se penche vers des fleurs basses et porte déjà du végétal contre son corps. La cueillette appartient donc au récit.

Détails des fleurs claires, rouge-rose et violet sombre du jardin
06. Trois ensembles chromatiques observables. Aucune identification botanique n’est proposée.
Personnage tendant la main vers une fleur sombre au-dessus de lui
07. Cueillette en hauteur : le geste et la fleur sombre sont visibles.
Personnage cueillant des fleurs basses et portant du végétal
08. Cueillette basse : la main se dirige vers les fleurs ; du végétal est déjà porté contre le corps.

5. Les couleurs ont-elles un sens ?

Guillaume Durand, dans le Rationale divinorum officiorum, témoigne d’un langage liturgique où couleurs, états spirituels, fêtes et catégories de saints peuvent être associés. Le blanc appartient notamment au vocabulaire de l’innocence ; le rouge au sang, à la Passion et au martyre.

Le Rationale ne sera pas utilisé comme dictionnaire de la fresque. Les couleurs observées à Loreto ne permettent pas de rebaptiser automatiquement les fleurs roses, lis ou violettes. Elles montrent cependant qu’une différence chromatique pouvait porter une différence de sens.

Observation

Clair / blanc

Une famille picturale distincte est visible dans le jardin.

Rapprochement

Rouge / rose

Durand associe le rouge au sang, à la Passion et au martyre.

Hypothèse

Violet sombre / pourpre

La couleur est observable ; sa valeur précise et l’espèce restent ouvertes.

09. Tableau de statut : le parallèle textuel n’est pas une identification botanique.

6. « Oultre ce pont » : le paradis des fleurs

Chez Grégoire, au-delà du pont s’étendent des prairies verdoyantes et fleuries habitées par des hommes vêtus de blanc. La Légende dorée reprend cette géographie :

« Et oultre ce pont estoient prez odorans et aornez de toutes fleurs ; et oultre ce pont estoient assemblees de gens blancs vestus que la soufve odeur de ces fleurs saouloit. »

Le parallèle établit qu’une tradition médiévale liée au pont probatoire connaît déjà une autre rive faite d’élus, de fleurs et de parfum.

Relation spatiale entre la pesée et le jardin fleuri
10. Après l’épreuve et la pesée, le parcours se déploie dans une zone fleurie.

7. Monter aux arbres

Près de la tour, plusieurs personnages nus gravissent des arbres. Les nouvelles images conduisent à corriger notre ancienne lecture : ils ne semblent pas seulement retenus dans un degré inférieur. Ils accomplissent une tâche.

Personnages nus grimpant dans les arbres près de la tour
11. Vue verticale de la zone arborée : plusieurs personnages gravissent les arbres.

8. Donner la palme

À la jonction de l’arbre et de la tour, un personnage perché se penche vers l’architecture. Son bras rejoint celui d’un personnage déjà intégré à la tour. Entre leurs mains apparaît un rameau ou une palme.

Le geste est clair : quelque chose récolté dans l’arbre est transmis vers la tour.

Transmission d’un rameau ou d’une palme entre l’arbre et la tour
12. Détail central : les mains du grimpeur et du personnage de la tour se rejoignent autour du végétal.

La palme appartient au vocabulaire chrétien de la victoire et du martyre ; l’identification botanique devra cependant rester indépendante de cette valeur symbolique. Ce qui importe d’abord est la succession des verbes : cueillir, monter, transmettre.

9. La tour : être revêtu

Dans la tour, les personnages cessent d’être nus. Ils reçoivent des vêtements. Le rouge apparaît de nouveau.

Étages de la tour où les personnages sont vêtus
13. Dans la tour, le passage de la nudité au vêtement, notamment rouge, devient visible.

Le rouge dominait déjà Michel. Il apparaît maintenant sur les figures admises dans la tour. Un ange volant porte lui aussi une tunique rouge sous son vêtement d’or.

Vêtement rouge de Michel
14. Michel : le rouge au commencement du jugement.
Vêtements rouges dans la tour
14. Tour : le rouge acquis au terme du parcours inférieur.
Ange volant vêtu de rouge sous l’or
14. Ange volant : le rouge se combine avec l’or.

Durand associe le rouge au sang, à la Passion et au martyre. Nous pouvons donc demander si la couleur marque ici un changement de statut. Michel possède dès l’origine une couleur que l’âme nue acquiert au terme du parcours inférieur ; dans le monde angélique, le rouge se combine avec l’or. Nous parlerons provisoirement d’un bouclage chromatique.

La zone détruite près de l’accès à la tour pourrait avoir comporté une figure gardienne. La lacune ne permet pas de le prouver.

10. L’Arbre de vie et le bois de la Croix

La tradition médiévale du bois de la Croix établit une continuité entre Paradis et Passion. Le rameau remis à Seth procède de l’Arbre de vie ; devenu arbre, son bois traverse l’histoire du salut, sert de pont au temps de Salomon, est reconnu par la reine de Saba, puis fournit le bois de la Croix.

La chaîne textuelle est remarquable : arbre paradisiaque, bois, pont, Croix.

À Loreto, les instruments de la Passion occupent le centre du Jugement. Nous ne pouvons en déduire que les arbres peints sont matériellement l’Arbre de vie. Nous pouvons constater que végétal, passage, rouge et Passion appartiennent à un réseau symbolique cohérent.

Instruments de la Passion au centre du Jugement dernier
15. Les instruments de la Passion occupent une position centrale dans le programme peint.

11. Une pluie de fleurs

Au sommet de la tour, les fleurs changent d’état. Des formes florales claires au cœur rouge se multiplient autour des personnages vêtus.

Formes florales claires au cœur rouge au sommet de la tour
16. Effusion florale au sommet de la tour autour des figures vêtues.

Le paradis fleuri de la Légende dorée est aussi odorant : la « soufve odeur » rassasie les élus. Une profusion de fleurs pouvait donc évoquer une qualité invisible du lieu, sa bonne odeur. Nous gardons ce rapprochement comme horizon textuel, non comme traduction mécanique de l’image.

12. De la fleur à la couronne

Dans le registre céleste, les anges musiciens portent des couronnes faites de fleurs comparables aux motifs du sommet de la tour.

Anges musiciens portant des couronnes florales
17. Dans le registre céleste, musique et couronnes florales accompagnent le dernier état du parcours.

La fleur a donc changé plusieurs fois de statut : elle pousse ; elle est atteinte et cueillie ; le végétal devient rameau transmis ; la floraison envahit l’espace supérieur ; enfin elle devient couronne. La musique accompagne ce dernier état.

13. Tous suivent-ils le même chemin ?

Un groupe semble apparaître directement sur la bonne rive ou dans un espace supérieur, sans être visiblement inscrit dans le même cursus que les âmes du pont.

Groupe apparaissant dans une zone supérieure avec la végétation voisine
18. Groupe à l’accès supérieur. La plante grimpante et le statut des personnages ne sont pas identifiés avec certitude.

Nous ne savons pas encore comment nommer ces personnages : saints, élus déjà accomplis, autre catégorie ? Leur environnement végétal diffère néanmoins du jardin ordinaire. Cette question restera ouverte.

14. Un jardin de perfection

Nous avions autrefois parlé d’âmes « médiocres » retenues dans le jardin tandis que les parfaits accédaient à la tour. Cette formulation paraît trop statique.

Les âmes du jardin cueillent, atteignent, montent, récoltent et transmettent. À la jonction de l’arbre et de la tour, le végétal passe dans l’espace où l’âme reçoit un vêtement. Plus haut, la fleur devient profusion puis couronne.

Nous proposons donc, comme hypothèse de travail, de parler d’un jardin de perfection.

15. Une enquête à reprendre

Cette note reprend un dossier ouvert dans Le Pont des âmes. Elle bénéficie des nouvelles conditions d’observation offertes par la restauration de Santa Maria in Piano et par la publication récente consacrée au monument.

Notre proposition reste ouverte. Elle distingue ce que montre la peinture, les rapprochements fournis par les textes médiévaux et les hypothèses qui relient les deux. Restent à préciser l’identité des fleurs, la valeur des trois couleurs, la nature botanique des arbres, le statut du groupe qui semble accéder directement à la bonne rive et la fonction exacte du rameau transmis.

La restauration n’a pas seulement rendu des couleurs à une peinture. Elle nous permet de recommencer à la regarder.

Bibliographie

  • Santa Maria in Piano a Loreto Aprutino. Storia e restauri, ouvrage collectif récent, notamment p. 177-178.
  • Xavier-Laurent Salvador, Le Pont des âmes, 2012.
  • Silvia Dell’Orso, « Il “Ponte della prova”: un affresco nella chiesa di Santa Maria in Piano a Loreto Aprutino e la rappresentazione del “Purgatorio” », Arte cristiana, LXXVI, 1988, no 728.
  • Marco D’Attanasio, « I grandi cicli pittorici d’età medievale della chiesa di Santa Maria in Piano », dans Eximiae devotionis. Arte e devozione nelle chiese lauretane, dir. A. Tomei, Pescara, 2017.
  • Cristiana Pasqualetti, « Per la pittura tardogotica ai confini settentrionali del Regno di Napoli: sulle tracce del “Maestro del Giudizio di Loreto Aprutino” », Prospettiva.
  • Grégoire le Grand, Dialogues, IV, 37-38.
  • Jacques de Voragine, Légende dorée, commémoration des âmes et légende du bois de la Croix ; version française de Jean de Vignay révisée par Jean Batallier, éd. Brenda Dunn-Lardeau, Paris, Honoré Champion, 1997.
  • Guillaume Durand, Rationale divinorum officiorum.
  • Jacques Le Goff, La Naissance du Purgatoire, Paris, Gallimard, 1981.
  • Gilbert Dahan, L’Exégèse chrétienne de la Bible en Occident médiéval.